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Le domaine Schlumberger
140 hectares de vignes d'un seul tenant font du domaine Schlumberger
l'un des plus grands vignobles français et le plus grand d'Alsace.
C'est à Guebwiller dans les locaux administratifs du domaine que
nous reçoit Mme Eveline Beydon-Schlumberger.
Frédéric Buhr :
Madame, nous tenons à vous remercier d'accorder cette entrevue
au magazine du Gourmet Alsacien sur l'internet. En effet vous
êtes propriétaire du plus grand domaine viticole d'Alsace et pourtant
vous communiquez très peu... Est-ce là un devoir de réserve aristocratique
en rapport avec l'illustre nom que vous portez ?
Eveline Beydon-Schlumberger :
Je crois que nous ne sommes pas les seuls aristocrates du vin
d'Alsace, beaucoup d'autres maisons font de remarquables choses
et certaines depuis plus longtemps.
Pourquoi parle-t-on plus de ces maisons et pas de la nôtre ? Je
crois que nous sommes une vieille famille, de culture protestante
et de nature réservée, peut-être est-ce là une explication...
Il est vrai que nos vins ne sont pas médiatiques... Mais notre
grand-père faisait déjà du très bon vin sans se soucier de publicité.
Quand nous avons repris le domaine en 1971, il était, paradoxalement,
le plus grand et le moins connu d'Alsace !
Nous avons d'abord travaillé dix ans à sa restructuration économique
avant de commencer à le faire connaître.
Aujourd'hui, il nous semble que le domaine Schlumberger est mieux
connu qu'avant, surtout sur le plan professionnel. De toute manière
nous ne cherchons pas à attirer l'attention des médias ; notre
métier est de faire les meilleurs vins qui soient. Nous sommes
une vieille famille et pensons que la qualité, sur le long terme,
finit toujours par être gagnante...
D'ailleurs, les gens qui nous connaissent sont très fidèles à
nos vins, n'est-ce pas là le plus important ?
Frédéric Buhr :
Vous n'élevez plus vos vins comme le faisait votre grand-père.
Le domaine Schlumberger s'attache -t-il les services d'un oenologue
, ces nouveaux apprentis sorciers de la vinification ?
Eveline Beydon-Schlumberger :
Nous avions un oenologue avant que ce soit à la mode puisque le
nôtre a plus de trente ans de maison ! Il exerce ses talents dans
nos caves depuis 1965. Quant aux nouvelles techniques, nous avons
une approche traditionnelle, ce qui ne veut pas dire ringarde...
Nous les avons adoptées chaque fois que nous étions sûrs qu'elles
apportaient réellement un plus.
Ainsi, nous étions les premiers à utiliser un hélicoptère pour
traiter les vignes et ce dès 1958 !
Mais d'un autre côté, nous travaillons encore et toujours avec
des chevaux de trait du fait de la topographie particulière de
notre domaine et des pentes à plus de 50 % de dénivellation ce
qui est énorme. Certaines de nos parcelles sont complétement inaccessibles
à toutes formes d'engins motorisés...
De plus, nous continuons à faire nos fermentations dans d'immenses
foudres en chêne, qui contiennent pour certains jusqu'à 17 500
litres chacun !
L'épaisseur du chêne et le volume de ces foudres nous permettent,
encore aujourd'hui de mener à bien nos fermentations sans contrôle
de température... Dans le plus pur respect de l'authenticité de
nos vins et de leurs terroirs.
Frédéric Buhr:
En effet... Pouvez-vous plus nous en dire sur votre vignoble ,
qui donne l'impression de s'enrouler autour d'une montagne...
Eveline Beydon-Schlumberger :
Notre domaine à une superficie de 140 hectares d'un seul tenant,
c'est une dimension industrielle pour un vignoble et ce qui est
paradoxal, c'est que nous le cultivons d'une manière artisanale...C'est
une montagne, avec un vignoble entièrement planté en terrasses,
c'est le seul vignoble planté horizontalement à la pente dans
toute l'Alsace.
Pourquoi ? Parce qu'il faut bien retenir un sol sableux extrêmement
perméable et peu profond qui s'étend sur un roc granitique. La
seule façon de retenir cette terre est de créer des terrasses
qui sont elles-mêmes soutenues par des murs en pierres sèches...
Anecdotes impressionnante : le volume des pierres des murs du
vignoble représente deux fois le volume de la cathédrale de Strasbourg.
Le vignoble de Guebwiller fut créé par les romains et devint,
ensuite, la propriété des Princes Abbés de Murbach. Redistribué
après la révolution française, il appartient à notre famille depuis
1810. Le premier Schlumberger viticulteur était Nicolas qui a
commencé cela comme un hobby.Comme vous le savez, c'était avant
tout un industriel.
En 1907 le phyloxera détruisit entièrement le vignoble. Le boum
industriel du textile d'après 1918 continua à déprécier la terre,
et le vignoble resta en jachère. C'est à cette époque qu' Ernest
Schlumberger fit un pari fou ; il racheta 2 500 parcelles de vignes
! Quand on sait ce que représente les tractations pour une seule
parcelle, on mesure le travail de titan qu'il accomplit pour arriver
à posséder l'intégralité du vignoble de Guebwiller.
Aujourd'hui 70 hectares de ce vignoble sont classés en grand crus...
Nous sommes leaders de grands crus d'Alsace et commercialisons
10 % des ventes totales de Grands Crus Alsaciens. Nous avons toujours
valorisé le terroir et vendons nos vins sous l'étiquette de terroir
depuis 1830.
Le rendement moyen sur la totalité du vignoble est de 45 hectolitres
à l'hectare, soit la moitié de la moyenne alsacienne. Pour continuer
dans les chiffres : nous possédons 1% de la surface totale du
vignoble alsacien et ne produisons que 0,5 % de la production
totale. Cherchez l'erreur !
Frédéric Buhr :
En effet, votre politique de qualité est très impressionnante.
Guebwiller est à la pointe sud du vignoble alsacien. Cela influence
t-il l'encépagement ?
Eveline Beydon-Schlumberger :
Nous élevons 33 % de cépages ordinaires et 67 % de cépages nobles.
S'il est vrai que nous sommes un peu les méridionaux de l'Alsace
et donc que nous avons plus de soleil je pense que le pinot blanc,
le pinot gris et le gewürztraminer sont les trois cépages qui
excellent à Guebwiller.
Frédéric Buhr :
Et le Riesling, roi du Rhin ?
Eveline Beydon-Schlumberger :
Nous avons un très bon Riesling générique, mais ne commercialisons
pas ce cépage en grand cru chaque année. je dirai que notre terroir
de sable et de glaise est moins propice à ce cépage noble qui
préfère des marnes et du calcaire. D'ailleurs ce fameux goût d'hydrocarbure
que l'on retrouve dans les Rieslings issus de sols très minéraux
est plus discret chez nous. C'est un style Schlumberger, reconnu
en dégustation.
Frédéric Buhr :
On oublie que le vignoble alsacien est plus proche du vignoble
allemand que du français, or, souvent , la différence en qualité
est énorme entre les deux rives du Rhin ?
Eveline Beydon-Schlumberger :
Il existe une qualité allemande mais historiquement la façon de
boire le vin était différente d'une rive du Rhin à l'autre. L'allemand
ne buvait pas le vin à table mais en dehors des repas et recherchait
donc un goût sucré...qu'il soit résiduel ou ajouté dans le vin.
L'Alsace a toujours vinifié sec...Aujourd'hui les allemands viennent
à la vinification sec et on peut supposer que dans une dizaine
d'années les différences seront moins grandes.
Frédéric Buhr :
Cette qualité moindre n'a pas l'air de déranger le marché américain
où les vins du Rhin allemands règnent en maîtres... Pourquoi les
vins d'Alsace ont-ils du mal à percer sur cet immense marché ?
Eveline Beydon-Schlumberger :
Parce que les vins allemands sont arrivés moins chers et en grand
volume.
Les Etats-Unis sont un immense pays, le volume commercial des
vins allemands est beaucoup mieux adapté à ce marché... Je pense
néanmoins que les vins d'Alsace se portent plutôt bien aux Etats-Unis,
je crois que le vrai problème est de trouver un bon distributeur
qui accepte la qualité au détriment de la quantité. Reparti de
zéro il y a quelques années, le Domaine Schlumberger exporte plus
de 6 000 caisses par an aux Etats-Unis ce qui est une très bonne
progression.
Frédéric Buhr :
Où se trouve l'avenir des vins d'Alsace en Europe... en Amérique...
en Asie ?
Eveline Beydon-Schlumberger :
Les américains finiront par se lasser du Chardonnay qu'ils boivent
à toutes les sauces et découvriront le tempérament viril d'un
Riesling ou le charme discret d'un Pinot Gris...
Aujourd'hui, l'Asie découvre le Bordeaux et c'est la ruée, j'espère
simplement que les palais asiatiques découvriront prochainement
la subtile alliance du Gewürztraminer avec leur cuisine orientale.
Frédéric Buhr :
Pour finir restons sur le Gewürztraminer avec votre merveilleuse
cuvée Christine qui, nouveau paradoxe, mais nous finissons par
être habitués, est une vendange tardive qui cache son illustre
naissance...
Eveline Beydon-Schlumberger :
C'est une appellation récente en Alsace puisqu'elle date de 1984,
or nous avons toujours fait des vendanges tardives sous l'appellation
"Cuvée Christine" et c'est bien sous ce nom que cette cuvée est
appréciée... Pour nous, l'appelation vendange tardive n'est pas
vraiment un gage de qualité.
Pour satisfaire aux exigences légales nous l'indiquons tout de
même sur la contre étiquette.
L'interview se termine alors qu'un rayon de soleil nappe la grosse
table en chêne où nous avons pris place. Malgré ou plutôt à cause
des explications de mon hôtesse, le domaine Schlumberger garde
son auréole de mystère.
Pourquoi tant de réserve et de prudence ? Après tout, le devoir
des Schlumberger, propriétaire du plus grand domaine viticole
d'Alsace, n'est il pas de mener le combat pour la promotion du
vin d'Alsace partout dans le monde ? Il est évident que les Schlumberger
ont une vision plus juste des tendances du marché que les fonctionnaires
du vin d'alsace assoupis à Colmar. Pourtant, ils répugnent à imposer
leurs idées (la bouteille de 50
cl inventée pour la restauration en est le parfait exemple).
Est ce la peur de briser ce charme qui depuis plus d'un siècle,
agit sur les vins du domaine pour notre plus grand bonheur ?
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